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Camille Talpin. Sculpter par le regard: quand la v...

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Camille Talpin. Sculpter par le regard: quand la vue métamorphose des objets et crée l’œuvre

Pablo Picasso La Guenon et son petit

Pablo Picasso, La Guenon et son petit, 1951, Plâtre original : céramique, deux petites automobiles, métal, h. 56 cm. Musée national Picasso-Paris. MP342 © RMN-Grand Palais (musée Picasso de Paris) / Mathieu Rabeau © Succession Picasso, 2016

À partir des années 1950, dans son atelier de Vallauris, Picasso compose plusieurs œuvres dans lesquelles interviennent des objets collectés par l’artiste et réunis, par le processus du modelage en plâtre, dans des créations nouvelles, que sont, par exemple, La Chèvre, La Grue, Petite fille sautant à la corde ou La Guenon et son petit. Les corps humains et animaliers apparaissent ainsi à travers des objets familiers, qui, soumis au regard de Picasso, se métamorphosent en parties anatomiques ou en éléments de décor. Le regard de l’artiste sculpte et l’œuvre semble moins naître de la main, qui maîtriserait savoir-faire et technique, que du regard, saisissant à la fois la poésie et le pouvoir formel des objets collectés au détour d’une décharge ou réunis dans la richesse de l’atelier de l’artiste. Fondateur dans les œuvres de Vallauris, le regard de Picasso, posé sur le quotidien qui l’entoure, joue un rôle déjà essentiel dans son œuvre antérieure, tout en répondant à une tradition artistique bien établie, à travers laquelle quelques objets les plus simples prennent place dans des œuvres originales. Confronté à la reproductibilité des plâtres originaux par la fonte en bronze, le regard sculpteur de Picasso se trouve compromis par la main du fondeur, qui ensevelit sous une unité nivelant la présence des objets, encore palpable dans les modelages en plâtre. Le regard du spectateur apparaît par conséquent telle une possibilité essentielle, afin de compenser la disparition, voire l’annulation, par le bronze, de la métamorphose poétique opérée par le regard de l’artiste. Le spectateur s’engage, en effet, dans une quête visant à identifier ce que le regard de Picasso a su voir, quant au voisinage formel entre ces objets si familiers convoqués dans le processus de création et le répertoire formel des œuvres contemplées. Cette dynamique intersubjective entre le regard de l’artiste et celui du spectateur interroge la dénomination la plus adaptée pour qualifier ces œuvres créées à Vallauris, déployant, en effet, l’existence d’un « art comme jeu », pour reprendre une aspiration du poète et ami de Picasso, Michel Leiris.

From 1950, in his Vallauris studio, Picasso created several works of art in which some collected objects were introduced and gathered by the modelling plaster into new creations. Among them we can find La Chèvre, La Grue, Petite fille sautant à la corde and La Guenon et son petit, for example. Human and animal bodies thus appear through familiar objects, which metamorphose under the eye of Picasso into anatomical parts or decorative elements. The artist’s look carves and the work of art seems less to be born from the artist’s hand, which would control expertise and technics, than from the gaze, catching both poetry and the formal power of the objects collected from a dump or gathered into the richness of Picasso’s studio. Found in the Vallauris works, Picasso’s look, that he puts on everyday life, plays an essential role in his former work and joins a long artistic praxis, in which a few more simple objects take place in original works of art. Faced with the reproducibility of original plaster casts by the cast in bronze, the sculptor eye of Picasso is compromised by the hand of the founder, who buried it in a unit levelling the presence of objects, still palpable in the modelling plaster. The viewer thus appears as an essential opportunity to compensate for the disappearance or even cancellation by the bronze the poetic metamorphosis operated by the look of the artist. The viewer agrees, indeed, in a quest to identify what the eye of Picasso was able to see, as the formal proximity between these objects so familiar summoned in the creative process and the formal repertoire of works contemplated. This intersubjective dynamic between the gaze of the artist and the viewer polls the most suitable name to describe these works created in Vallauris, deploying the existence of “art as a game”, to use a phrase of the poet and Picasso’s friend, Michel Leiris.

Après une licence en histoire de l’art et archéologie, ainsi qu’un master recherche, mention cultures et sociétés, xvie-xxie siècles, obtenus à l’université de Bourgogne Franche-Comté (Dijon, France), Camille Talpin est actuellement doctorante en histoire de l’art contemporain, au sein du laboratoire du Centre Georges Chevrier (UMR 7366) de l’université de Bourgogne Franche-Comté (Dijon). Bénéficiaire d’un contrat doctoral entre 2013 et 2016, dirigée par Bertrand Tillier, professeur en histoire de l’art contemporain et co-encadrée par Valérie Dupont, maître de conférences en histoire de l’art contemporain, sa thèse porte sur les rapports entretenus par l’écrivain et ethnologue Michel Leiris avec l’art et les artistes de son temps, en interrogeant la singularité de la sensibilité artistique de l’écrivain à partir de son riche corpus d’écrits sur l’art. Dans le cadre de ce doctorat, Camille Talpin assure également des charges de cours en histoire de l’art des xixe et xxe siècles et a organisé plusieurs séances du séminaire doctoral de son laboratoire de rattachement – Transversales –, caractérisé par la pluridisciplinarité et la transversalité des problématiques soulevées dans ce séminaire.

After obtaining a degree in art history and archaeology and a master’s titled “Cultures and Societies, Sixteenth to Twenty-First Centuries” at the University of Burgundy-Franche-Comté (Dijon, France), Camille Talpin is now a PhD student in the history of contemporary art in the Georges Chevrier Centre (UMR 7366) of the University of Burgundy-Franche-Comté. Aeneficiary of a doctoral contract between 2013 and 2016, directed by Bertrand Tillier, professor in history of contemporary art and co-supervised by Valérie Dupont, lecturer in history of contemporary art, her thesis deals with the links shared by the writer and ethnologist Michel Leiris with art and artists of his time, by questioning the singularity of the artistic sensitivity of the writer from his rich corpus of writings on art. In the context of this PhD, Camille Talpin also gives classes in the history of art of the nineteenth and twentieth centuries and organized several sessions of the doctoral seminar in her research laboratory—Transversales—characterized by multidisciplinary and the transversal problematics questioned in this seminar.

Les resumés de chaque intervention